Mon sourire* est un crime de masse

15/10/2009 – 05:47

Yacedjaz


Mon sourire* est

un crime de masse


Madame,

La vérité ne peut être conçue comme une ‘‘Albertine’’ qu’un fanatique de la jalousie voudrait absolument emprisonner sans entraîner l’intelligibilité dans des apories insurmontables. Car, même si les quatre murs fantasmatiques, que construit amoureusement l’égoïsme, semblent d’une solidité à toute épreuve, ils finissent toujours par s’effondrer. Et plus haut s’élèveront les enceintes de vos illusions, plus intense vous rongera cette souffrance que cause la perte, non de l’être aimé qui jamais ne le fût, mais du trophée que ce dernier devait être à jamais sous l’emprise de vos yeux carnassiers.

Comment donc voulez-vous qu’il soit possible d’entretenir avec la vérité un tel rapport de vorace cupidité ? Seul un bourgeois peut s’imaginer qu’on peut ‘‘détenir la vérité’’.

Certes, le bourgeois ne peut pas sortir de sa narcose, à savoir l’obsession de posséder, pour se savoir tel qu’il est — une horreur. Mais la philosophe que vous êtes, Madame, ne pourrait-elle pas s’interroger un peu mieux sur toutes ces idées reçues qui parsèment nonchalamment d’embuches et d’écueils ses propres discours ?

Relisons pour tenter de comprendre, Madame, comment votre susceptibilité exprime son hostilité à l’égard de mon sourire. Et peut-être que nous arriverons à trouver l’origine d’une réaction si irrationnelle ?

Vous écrivez en réaction à mon petit sourire : (1) « Allez, c’est ça : vous êtes prolétaire, détenteur de la vérité et moi la petite-bourgeoise décadente, à la cervelle quasi préretraitée ! »

-> Je n’ai pas signé ‘‘je suis prolétaire’’, mais ‘‘UN prolétaire’’.

-> Je n’ai pas affirmé être ‘‘détenteur de la vérité’’. Et pour cause, je ne suis pas bourgeois ; autrement dit, je ne crois pas en la propriété. Voir plus haut la généalogie du cliché ‘‘détenir la vérité’’.

-> Je n’ai pas écrit que vous étiez une ‘‘petite-bourgeoise décadente’’, mais ceci : ‘‘Le charlatanisme freudien luttera sans répit pour s’imposer comme l’ultime religion de la décadence bourgeoise.’’

-> Je n’ai pas écrit que vous étiez à ‘‘cervelle quasi préretraitée’’. Mais la phrase suivante : ‘‘Même si l’entreprise, avec son arrière-goût de naïveté préretraitée, prête fortement à sourire’’.

Ce n’est donc pas votre ‘‘cervelle’’ qui est qualifiée de ‘‘préretraitée’’ mais ‘‘la naïveté de votre entreprise’’, qu’est-ce à dire ? Que cette naïveté va bientôt prendre sa retraite… pour laisser place à… la lucidité… vous pigez !, l’anticipation sur la conclusion du propos ?

Ça fait beaucoup d’erreurs flagrantes pour une lectrice de votre rang. Je rappelle que vous avez une expérience titanesque de la lecture. Et pas de la lecture du dimanche, pour distraire les midinettes. Non, de la lourde, de la costaude, de la celle qui vous secoue tant que l’on ne s’en remet pas toujours sur ses deux oreilles. Bref, on ne peut pas supposer une incompétence linguistique ou cognitive chez vous, la professionnelle du texte, qui passez presque toute votre vie à lire à la loupe des textes quasi ésotériques et à enseigner cette discipline.

Comment donc expliquer que vous m’ayez si mal lu ? Je ne vois pas d’autre explication que le travestissement intentionnel, en un mot le mensonge pour rendre compte de cette contradiction. Dans quel but, ce mensonge ?

Vous écrivez à la suite de votre première phrase (1) : (2) ‘‘Et vous allez procéder à ma rééducation !Non merci.’’

-> Pourtant, je n’ai jamais écrit que j’avais l’intention de ‘‘procéder à votre rééducation’’

J’ai exprimé clairement, en conclusion de mon sourire, mon intention : ‘‘Je ne vais pas vous décorer de la légion du déshonneur pour votre aveugle soumission à l’idéologie dominante, mais plutôt vous aider à progresser sur la voie de cette lucidité que vous souhaitez, semble-t-il, atteindre.’’

Pour le dire autrement : je ne vais pas vous blâmer, mais vous aider à comprendre vos propres dogmes puisque vous aspirez à la lucidité.

Quelle fut votre réponse ou plutôt réaction ?

Vous : ‘‘Passez votre chemin, Monsieur le Prolétaire. Je suis un cas perdu pour la rééducation ! Ou alors forcée ? Dans un camp de redressement ? Il est vrai qu’on y fourre parfois les vieux…’’

Voilà donc où vous vouliez en venir : je ne suis pas, comme je le crois, UN prolétaire qui critique les thèses que vous exprimez publiquement, en faisant la généalogie de vos dogmes, mais Monsieur le Prolétaire, le méchant qui ‘‘fourre’’ les vieux, les cervelles préretraitées qu’il déteste dans les camps de redressement (Gaza ? Les prisons de la CIA ? Guantanamo ? Sa chambre ?) pour les rééduquer (au nietzschéisme de gauche ou de droite ?) de force parce qu’il croit détenir la vérité entre ses dents. Mon sourire est un crime de masse.

Madame est une héroïne. Elle combat le totalitarisme révolu, en lisant et en chassant le rouge aux lèvres de la critique radicale. Très bien, Madame. Et si vous laissiez reposer en paix les victimes des totalitarismes passés ? Ayez un peu de pudeur. Ne les mêlez pas à ‘‘vos’’ névroses. Merci. Et ne sait-on jamais, trouverez-vous le temps de vous pencher sur le totalitarisme présent.

1) Quel est donc le but de votre grossière mascarade, ainsi révélée ?

2) Pourquoi avez-vous besoin de cette mascarade ?

La suite, à la prochaine séance.

À bientôt.

Un prolétaire.


* Conversation avec une philosophe — acte I


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